"J’aime la douceur du temps sur les plages tunisiennes. Ce soir, il fait très bon. C’est un soir exceptionnel pour commencer une nouvelle vie. Ici, plus rien ne nous retient.
Comme la plupart des gens qui vont me rejoindre, j’avais beaucoup d’espoirs quand j’ai lu que mon pays allait enfin offrir un futur à ses enfants. J’y ai cru. J’ai travaillé dur pour obtenir les diplômes nécessaires pour servir mon pays et avoir accès aux possibilités qu’il disait pouvoir m’offrir. Et je les ai obtenus. Je me suis marié et j’ai eu un enfant. Je me suis endetté pour offrir le confort d’une maison à ma famille.
Pourquoi ne l’aurais je pas fait ? je lisais que la situation économique de mon pays était chaque jour meilleure. Les jours, les semaines, les mois, les années sont passés. Aucun travail pour moi malgré mes diplômes. « Cher monsieur, malgré la qualité de votre formation, je suis au regret de ne pouvoir donner suite à votre demande d’emploi . Effectivement, votre qualification ne correspond pas aux besoins de notre société dans le contexte économique … ».
Pourtant, j’ai le droit d’avoir un travail. J’ai le droit de chercher à offrir à ma famille ce dont elle a besoin. J’aime ce pays mais si il ne peut pas m’offrir l’espoir de lendemains meilleurs, qu’est ce que je peux faire ?
La semaine dernière, j’ai croisé un cousin en vacances au bled et qui vit en Italie. Il m’a raconté que là bas, ils étaient entrain de régulariser les sans papiers, les clandestins, … L’Italie ... c’est un beau pays … mon enfant pourrait y grandir dans de bonnes conditions et aller dans une bonne école, je pourrais, c’est sur, trouver un travail bien payé. Mon cousin m’a dit aussi que dans 15 jours, l’ami d’un ami à lui embarquerait ceux qui le souhaitent pour passer en Italie sur son bateau de pêche. C’est quelqu’un de sur et de sérieux. Il faut lui donner quelques centaines de dinars et l’affaire est faite.
Mon père m’a prêté de l’argent. On a mis le principal de nos affaires dans la grande valise. J’ai vendu le reste pour avoir de quoi payer le passeur et commencer notre nouvelle vie en Italie. J’aimerai voir Rome ou Milan. Ma fille baille et je sens sa main dans la mienne. Il commence à faire froid sur cette plage. Nous nous sommes cachés en attendant l’heure du rendez vous. Sur la plage déserte, d’autres personnes nous rejoignent. C’est curieux ce silence dans la nuit. Une barque arrive. C’est le passeur. Nous le payons et nous embarquons. Une nouvelle vie commence. Je souris à ma femme inquiète et à ma fille transie de froid. Après un moment, nous montons dans une espèce de bateau de pêche. Il y a déjà là pas mal de monde sur le pont. Beaucoup de jeunes. Les gens ne parlent pas. Tous craignent les vedettes des gardes côtes. Nous sommes un peu serrés mais ce n’est pas grave, cela va nous réchauffer et puis l’Italie n’est pas très loin. A peine deux jours de navigation. Les conditions ne sont pas géniales et l’hygiène est un problème. Mais pour si peu de temps, le jeu vaut la chandelle. Une journée se passe et la nuit retombe.
Après un long moment, un très long moment dans l’obscurité de la nuit, nous voyons très loin des lumières. On peut toucher des yeux enfin notre nouvelle vie.
Les lumières se rapprochent. Je me demande où nous allons débarquer mais je n’ai pas le temps d’apporter une réponse à ma question que le passeur accompagné de marins se met à crier sur le bateau « les gardes côtes ! les gardes côtes ! ». Je ne vois rien mais une panique indescriptible règne maintenant à bord. « La côte est juste là ! sautez ! sautez ! ». Je vois les plus jeunes se jeter immédiatement à l’eau. J’en vois certains qui sont poussés par les marins. Je vois la peur dans les yeux. j’entends des cris et des pleurs. Je prends mon enfant dans les bras, ma femme est à côté de moi. On se regarde sans un mot. Et nous sautons dans l’eau noire et glacée.
On ne voit rien et les vagues sont grosses. Je pense que j’ai oublié notre valise mais de toutes façon comment nager avec un enfant et une valise. J’entends des cris encore un moment. Puis plus rien. Je m’entends appeler ma femme. J’entends mon enfant pleurer au loin et je sens encore sa main dans la mienne. Puis plus rien. Je me vois nager. Puis je ne vois plus. Je vois ma bouche s’ouvrir pour appeler à l’aide. Puis je sens l’eau envahir mes poumons.
Je suis mort.
Non, je me réveille. Je suis dans mon lit de l’autre côté de la méditerranée. Ma famille dort paisiblement. C’est donc cela le cauchemar tunisien ? C’est étrange. Je suis maintenant réveillé mais une partie de moi est morte sur les plages italiennes."
par Hasni.
(tiré du site Réveil Tunisien)
Commentaires